Quelques livres peu communs

Henri Alain-Fournier

Le Grand Meaulnes

 

Paris, Emile-Paul, 1913.118x193mm, 366pp.

Demi-maroquin à coins, dos à nerfs, tête dorée, couvertures et dos conservés.

Reliure signée Honnelaître.

 

EDITION ORIGINALE, comportant les caractéristiques de la première émission: table des matières datée de septembre 1913 et la date d'impression sur le second plat d'octobre 1913. Bien complet, en fin de volume, du feuillet blanc non paginé manquant souvent aux exemplaires reliés.

 

Exemplaire tiré spécialement pour l'auteur, numéroté sur alfa satiné et comportant un envoi autographe:

 

A M. Georges Bonnamour hommage confraternel et sympathique H. Alain-Fournier.

 

Montée en regard on trouve une carte de visite de l'auteur avec ce texte manuscrit:

 

10 déc. 1913 Cher Monsieur, Je ne saurais vous dire combien m'a touché votre remarquable étude de La République sur le Grand Meaulnes. Vos éloges délicatement formulés, les motifs littéraires précis et profonds de votre sympathie sont pour moi de précieux encouragements. Je souhaite que votre " sympathique curiosité" soit satisfaite par mon second livre, qui sera le roman des 20 ans, comme celui-ci fut le roman des 16 ans. Je vous prie de croire à mes sentiments d'amicale reconnaissance. H. Alain-Fournier Il faut écrire Meaulnes (sans accent) et prononcer Mône.

L'auteur fait référence à un second roman qui sera celui des 20 ans. Il s'agit de Colombe Blanchet dont nous ne connaissons que les esquisses préparatoires parues au Cherche Midi en 1990. La note, sous forme de post-scriptum : Il faut écrire Meaulnes (sans accent) et prononcer Mône, est capitale. En effet, il s'agit, selon Michel Baranger et l'association des amis de l'auteur, de l'unique document connu, écrit par Alain-Fournier, qui mentionne la prononciation exacte du titre. La famille de l'auteur avait pour coutume, depuis deux générations, de corriger la prononciation de leurs hôtes, sans avoir de documents sur lesquels s'appuyer. Henri Lullier, décédé en 2009 et qui voua une grande partie de sa vie au Grand Meaulnes, a toujours soutenu, par erreur, la pronociation "Môlne". Sous son nom, l'auteur a rayé la mention : Rédacteur à Paris Journal et à la Grande Revue. Alain-Fournier utilisait donc encore ces cartes alors qu'il était licencié depuis 15 mois du Paris-Journal et qu'il avait publié uniquement dans La Grande Revue en 1911 son premier texte imprimé Le miracle de la Fermière.

George ou Georges Bonnamour (1866-1954) est un journaliste, écrivain et poète. Proche de Verlaine (qui lui dédia le Poème XX de Dédicaces en 1894) il fut un admirateur et ami de Barrès. Ce dernier fit un plaidoyer en sa faveur à la Chambre des Députés (!) suite au refus par Hachette de publier son roman licencieux Fanny Bora et à son accusation pour outrage aux moeurs. Bonnamour écrivit une vingtaine de romans et de nombreux poèmes. Il dirigea La revue indépendante et la Revue hebdomadaire.

La République française

Lundi 8 décembre 1913

 

Les Livres Le Grand Méaulnes, de M. Alain Fournier, n'a pas obtenu de l'Académie Goncourt la con- sécration que certains de ses admirateurs, aussi ardents que zélés, réclamaient pour lui. Mais cet échec ne diminue en rien M. Alain Fournier. Il aura eu les honneurs qu'il mérite d'une discussion passionnée et sa prochaine œuvre est attendue par tous les lettrés avec la plus sympathique curiosité. M'efforçant de n'avoir, en tant que critique, aucun parti pris, je ne reprocherai pas à M. Alain Fournier d'avoir eu, aussi bien en réalisant son œuvre qu'en la concevant, le dessein très arrêté de réagir contre les tendances réalistes du plus grand nombre des jeunes romanciers. Je le féliciterai, au contraire, d'avoir affirmé avec tout le charme d'un talent plein de nuances que l'imagination est le don le plus essentiel du romancier. Un réaliste qui n'est capable ni d'imaginer le vrai, ni d'ordonner la réalité par une composition serrée et savante qui, tout en la corrigeant, la revêt d'une parure d'art, n'est qu'un méprisable et bas copiste. Pour si romanesque qu'il soit, d'ailleurs, le livre de M. Alain Fournier n'en est pas moins tout imprégné de réel et d'humanité. Son rêve, si charmant et qui, par instants, a la fantaisie et les éblouissements d'une féérie, a ses racines dans la vie. Franz Le Gallais, Yvonne Le Gallais, Augustin Méaulnes sont des êtres de chair et d'os et ils ont des âmes farouches et tendres, naïves et tourmen- tées et ils vivent par surcroît, aux yeux du lecteur, avec une singulière intensité. Il n'est jusqu'à la tournure du style, intentionnellement vieillot, qui n'ajoute à la séduction de cette oeuvre si neuve par tant de côtés et qui justifie l'enthousiasme récent dont elle fut l'objet.

George Bonnamour

 

Notons aussi que l'article élogieux sur le Grand Mealunes, n'est pas cité dans le dossier de presse qui recense l'ensemble des critiques de 1913 et qui constitue le bulletin n°30 des amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier. Cet article publié le 8 décembre 1913 dans la République française (intitulée La République de 1900 à 1902) revient sur l'échec au prix Goncourt (au onzième tour !) et utilise effectivement une orthographe erronée du titre: "Grand Méaulnes", qui est à l'origine de la note de l'auteur sur la prononciation. Cet exemplaire du Grand Meaulnes et son importante carte autographe seront chroniqués dans prochain bulletin de la société des amis de l'auteur. Bel exemplaire, parfaitement établi par Claude Honnelaître, récemment disparue et qui exposa notament en 1996 à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris.

Nous remercions pour leur aide précieuse, Michel Baranger et l'association des amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier.